Mardi 9 novembre 2010 — Dernier ajout samedi 13 novembre 2010

article de la Société de Géographie de Rochefort n°3 Enregistrer au format PDF

Cet article ne concerne pas directement la forêt de Preuilly, mais semble néanmoins apporter de nombreux éclairages historiques et techniques sur notre forêt. A vous de voir.

extrait de la "Publication de la Société de Géographie de Rochefort, 1997, 62 pages 21x29,7

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PROPRIÉTÉ ET EXPLOITATION

La propriété des forêts

Quand les grandes forêts de la région apparaissent dans les textes, elles font partie du domaine des puissants, comtes, princes ou seigneurs. Les comtes de Poitiers contrôlent la Moulière, la forêt d’Argenson, celles d’Essouvert et de la Sèvre. Les comtes d’Angoulême sont maîtres de la Boixe, les comtes d’Anjou de la forêt de Baconnais qu’ils « tiennent » de ceux de Poitiers. La Mareuille est aux évêques de Poitiers en qualité de seigneurs de Chauvigny. La forêt de Salis est du domaine des seigneurs de Mornac.

Certaines forêts sont possédées en « comparsonnerie », telle la Saisine, qui fait partie de la seigneurie du même nom, indivise entre quatre seigneurs. Cette communauté de propriété n’est évidemment pas propre aux grandes étendues. En 1277, un certain Pierre de Coz, valet, donne à Montierneuf de Poitiers la moitié de tous ses bois dans la paroisse de Chiré, dans lesquels l’abbé et le couvent avaient d’ancienneté le plein usage pour leur maison de Chiré. L’acte prévoit les conditions d’exploitation des bois devenus communs. Ceux-ci seront préservés des animaux par l’abbé et le valet pendant trois ans et un mai, autant et aussi souvent qu’il conviendra de les couper. Après cette période, l’abbé et le valet exploiteront librement par tous les bois, chacun pour sa part.

Il semble bien que des établissements ecclésiastiques de fondation très ancienne aient été dotés de vastes étendues boisées. Ainsi, au début du XIIe siècle, les moines de Saint-Maixent affirment que toute la forêt de la Sèvre leur a été donnée dans le haut Moyen Âge, par les rois et les princes francs. Cette forêt est alors aux mains des comtes de Poitiers et l’abbaye n’en dispose définitivement qu’en 1152. On connaît d’autre part quelques donations de puissants à des abbayes, à partir du XIe siècle, le plus souvent en vue de défrichements. En 1003, le comte de Poitiers Guillaume rend à celle de Saint-Cyprien de Poitiers « toute la forêt qui appartient à l’alleu de Doeuil », à tenir sans contrainte, sous la surveillance des agents des moines.

Vers 1075, le comte Guy-Geoffroy appelle les moines de la Chaise-Dieu dans une clairière de la forêt de Baconnais, pour y desservir une église isolée dédiée à Sainte-Gemme et mettre en culture des landes voisines. Le même comte donne à l’abbaye de Montierneuf de Poitiers, qu’il a fondée, plusieurs forêts à défricher, dont l’une est à l’origine de la paroisse des Essards. Un seigneur de Tonnay-Charente concède à l’abbaye de Sainte-Marie de Saintes le bois de Beurlay, qu’il a acheté au comte de Poitiers.

C’est par une concession analogue que les prieurs d’Availles-sur-Chizé tiennent les bois d’Availles en fief, des vicomtes d’Aulnay, au devoir d’un service de messe et d’une poule blanche à muance d’homme. Chaque nouveau prieur doit ainsi venir au château, à Aulnay, le jour de Pâques, tout de blanc vêtu, monté sur une haquenée blanche garnie d’une selle et d’une bride blanches, s’agenouiller devant le vicomte, lui présenter une poule blanche et servir ensuite la grand messe en l’église Saint-Pierre.

Si les puissants détiennent les grandes forêts, des étendues boisées de moindre importance sont souvent la propriété de personnages obscurs, plus ou moins difficiles à identifier. On constate alors une segmentation de ces boisements, analogue à celle des terres cultivées.

Ainsi, vers 1035, deux frères possèdent en commun un alleu situé « autour de la forêt appelée Chaus » ; dans ce domaine se situe un morceau de la forêt. Entre 1060 et 1080, plusieurs personnes détiennent chacune, également en alleu, une partie d’une forêt appelée Born. Dans la première moitié du XIIe siècle, un certain Pierre de Boyset donne, entre autres choses, sa part de « la forêt appelée Ardenne ». Rien ne permet par ailleurs d’évaluer, même approximativement, les étendues respectives. Nous avons traduit par « forêt » le terme silva, qui est le seul employé par les moines de Saint-Étienne de Baignes, en faveur desquels sont effectuées les donations précédentes. Ainsi, vers 1000, en paiement d’une mule, un quidam donne, entre autres biens, « une silva appelée Bosc Barazil », qui ne doit pas être très considérable, même si la mule est « de première qualité ». Il doit en être de même d’une silva qui est donnée avec une terre et des prés, le tout dans une seule villa.

Les litiges

Les litiges au sujet de la propriété boisée ne sont pas plus rares que pour les terres plaines. Dans le premier quart du XIIIe siècle, les seigneurs de Benon et de Mauzé se font une petite guerre d’usure au sujet des Haies de Mauzé. Nous avons signalé l’aventure survenue dans ce bois à un écuellier qui s’est tiré de danger par la fuite. Un sergent du seigneur de Mauzé a été moins heureux. Envoyé dans le bois par son maître, il fut arrêté sur ordre de Savary de Mauléon, le seigneur de Benon, et condamné à la pendaison ; il remercia le ciel de lui avoir évité le pire au prix de quelques dents arrachées. Le différend entre les deux seigneurs paraît avoir atteint son paroxysme après que celui de Mauzé eût fondé un hôpital à Poléon, sur une partie du domaine contesté. Alors se situe un épisode de cette querelle qui a été maintes fois répété. Un jour, Savary se rend à Poléon avec un millier d’hommes et y rencontre le sénéchal de Poitou Thibaud. Au cours d’une orageuse discussion, Savary déclare que, « si Thibaud ou le roi de France lui enlève la propriété des dites Haies, s’il lui enlève toute sa terre, il ne lui enlèvera cependant pas la mer ».

La propriété des droits d’usage

Cette propriété est d’autre part limitée par la propriété des « droits d’usage ». En effet, de nombreuses personnes ou collectivités détiennent des chartes scellées ou des contrats en bonne et due forme qui témoignent de concessions perpétuelles obtenues pour prélever du bois, faire paître des animaux, voire chasser. Ce sont les « usagers ». Les seigneurs concessionnaires se sont autrefois engagés à suivre un mode d’exploitation qui permît aux usagers le plein exercice de leur droit : règlement des coupes, limitation du nombre de leurs porcs pour que les porcs des usagers aient des glands ou des faines en quantité correspondant aux stipulations des contrats, voire obligation de ne procéder à aucun défrichement afin de ne pas diminuer les ressources de la forêt. Ces restrictions de la propriété sont ressenties comme des contraintes insupportables par certains héritiers ou ayants droit des concessionnaires, d’autant plus que les charges des usagers sont en principe immuables, pour un service qui suit la loi du marché. Aussi les concessions de ce type donnent-elles lieu à de nombreux différends.

En 1247, le prieur de Bouhet se plaint qu’un forestier du bois de Benon a saisi ses chevaux et sa charrette, vendu un des chevaux « qui valait bien dix livres », retenu la charrette, et, de plus, lui a interdit son « usage » pendant un an. En 1265, l’abbé de Charroux demande au seigneur de Rochemeaux la réparation des dommages qu’il a subis pour n’avoir pas pu exercer son droit d’exploit et usage, dans des bois qui ont été « consumés et dévastés », tant par les prévôts du seigneur que par d’autres agents. Au XVIIe siècle, les usagers de la Boixe intentent un procès au seigneur de Montignac. Un arrêt de la Table de Marbre en date du 2 juin 1740 confirme leurs droits. Le seigneur est condamné à 3 000 livres de dommages et intérêts pour avoir empêché les usagers, depuis 1714, de prendre du bois de charpente et de chauffage, de pacager et de chasser. Il se voit obligé de mettre sa forêt en coupes réglées, afin de permettre un usage régulier. Cependant, la première coupe n’étant pas encore complètement enlevée au bout de dix ans, il s’ensuit un retard pour les autres coupes et les usagers manquent de taillis. D’où un nouveau procès une quinzaine d’années plus tard.

Les défens

Certaines parties de forêts ou certains bois sont réservés par les propriétaires, pour leur usage exclusif. Ce sont des « défens » - defés en langage local - ou des espauts. L’abbaye de Saint-Cybard d’Angoulême se constitue un défens par donation d’un comte : vers 1140, le comte Vougrin lui donne un terroir, entre « le bout du pont de Saint-Cybard » et la Charente, « afin que les moines aient un défens de tous animaux, c’est-à-dire lièvres, lapins, faisans, perdrix, en seigneurie et propriété ».

Il arrive que des propriétaires concèdent leurs propres défens ou les ouvrent à certains exploits. Ainsi, en 1198, un soldat donne à l’abbaye Saint-Étienne de Vaux « le lieu ou terre qui, dans le vulgaire, est appelé Defes, et toutes les choses y contenues ». Raoul de Mauléon abandonne à l’abbaye Sainte-Marie de Ré « le défens de Sablonceaux, c’est-à-dire toute la terre et le bois… » [suit une délimitation]. En 1135 ou 1136, le comte de Poitiers Guillaume donne à Bernard, abbé de Clervaux, et aux moines de la Grâce-Dieu à la fondation de l’abbaye, dans sa forêt d’Argenson, un droit d’usage au bois, « même dans les défens appelés espauts, si cependant ils ne peuvent trouver ailleurs dans la forêt ce qui leur sera nécessaire » ; par contre, ces défens leur sont interdits pour le pacage. En 1190, Richard Cœur de Lion accorde un avantage analogue aux frères de la Grâce Sainte-Marie de Charron : « qu’ils prennent à perpétuité autant de bois qu’il leur en faudra pour faire et réparer leurs édifices et pour les autres usages de l’abbaye, où ils voudront, dans la forêt d’Argenson, même dans les défens appelés espauts ». En 1199, Aliénor d’Aquitaine rend à l’église de Puyravault ses droits en bois et pacage dans « le défens d’Argenson ».

Certains défens sont appelés boquestaux ou bouquestaux. Ainsi, un des principaux défens de la forêt d’Orbestier, qui s’étend jusqu’à la porte du prieuré de Bourgenet, est dit « le défens de Borgenest » ou « le boquestau de Borgenest ». En 1235, en traitant du droit d’usage obtenu par la Grâce-Dieu à sa fondation, l’évêque de Saintes signale que les défens d’Argenson sont « appelés vulgairement espaut ou bocestal ». D’autres textes présentent les boquestaux comme des dispositifs pour la chasse. Ainsi, dans une enquête faite en 1260 ou 1261, plusieurs témoins citent des « bouquetaux » dans les Haies de Mauzé. Le prévôt de Benon a vu, dans ce bois, un bouquetau « que le seigneur de Mauzé avait fait faire, qui fut brûlé par ordre de Savary de Mauléon ». Un homme de la Laigne et un forestier du comte confirment la construction et précisent que les bouquetaux étaient « pour chasser », pour « prendre les bêtes sauvages ». Une enquête du XIIIe siècle au sujet du Bois Communau, situé entre la forêt du comte de Poitiers et celle du seigneur de Surgères, révèle que ce dernier avait dans ce bois son « bocestau a chacer quand lui plaiset ». Le seigneur de Chizé a ses boquestaux, pour la construction desquels les hommes de Genouillé et de Chizé lui doivent « l’aide ». En 1245, Raoul d’Exoudun prétend avoir un bian sur les hommes de la Foye-Monjault, pour la même « aide », mais les moines de Montierneuf de Poitiers, dont ces hommes sont les tenanciers, s’y opposent.

Les garennes sont des défens de chasse, surtout pour les lapins et les lièvres. On les établit de préférence sur des hauteurs pierreuses, lieux de prédilection pour les lapins. Ainsi, la garenne du château de Chauvigny est une butte rocailleuse boisée aux pentes raides, à peu près impropre à tout autre usage. Certaines entraînent des contraintes pour le voisinage. C’est la cas de la garenne du seigneur de Couhé, qui s’étend entre les rivières de la Bouleur et de la Dive. Elle englobe plusieurs villages et les tous les habitants du territoire défini comme garenne sont obligés d’« entalboter » leurs chiens, sous peine d’amende. Quand les garennes sont bien exploitées, elles sont d’un bon rapport. Ainsi, en 1245, les agents du comte de Poitiers vendent cent soixante « couples » de lapins à Tonnay-Boutonne, pour treize livres, deux cents au Bourdet, pour seize livres, cent soixante à Marans, pour quatorze livres…. Ces recettes dépassent de beaucoup les frais de garde. Aussi les seigneurs qui possèdent un droit de garenne n’oublient-ils pas de mentionner ce droit dans leurs « aveux » et les plus petits cherchent-ils à l’acquérir. C’est ainsi qu’en récompense de ses bons services, un obscur vassal d’un seigneur de la Touche d’Agonnay obtient, en 1285, le droit d’établir « un défens ou garenne à lièvres et à lapins », pour un sien hébergement, à la distance d’au moins une portée de flèche des fossés ou des bornes de cet hébergement et de ses dépendances.

L’entretien d’une garenne ne souffre aucune négligence. Si les pièges ne sont pas posés régulièrement, les lapins pullulent et dévastent les récoltes alentour. D’ailleurs, même si les piégeurs s’acquittent consciencieusement de leur office, les riverains se plaignent des dégâts causés par les animaux et surveillent les fossés qui délimitent ces défens. Aussi, quand Savary de Mauléon prend l’initiative de faire enlever les bornes de sa garenne de Châtelaillon, il provoque un émoi général ; des habitants de la Rochelle « se sentant grevés par l’enlèvement des dites bornes », la commune de la Rochelle, « pour obvier au mal que pouvoit apporter cette innovation », fait rétablir la délimitation par le sénéchal de Poitou et obtient, par lettres royaux, « que lesdites bornes demeurent perpétuellement où elles sont apposées ». Pour éviter les querelles, certains détenteurs préfèrent d’ailleurs se défaire de leurs garennes. C’est le cas de Hugues de Lusignan pour sa garenne de Charroux, qu’il concède aux habitants et à l’abbé du lieu, contre le paiement d’une rente annuelle de vingt livres. Quant à Raoul de Mauléon, le fils de Savary, il prend le parti de détruire celle de Châtelaillon, qu’il « transporte aux habitans d’Angoulins », « pour estre essartée et deffaite, à cause du desgat qui en estoit faict aux fruicts et domaines qui en estoient à l’aproche ».

Les difficultés de l’exploitation et de la surveillance

Forêts, bois, garennes, sont protégés des empiétements des riverains par des fossés et leurs limites sont indiquées par des bornes, quelquefois des croix. En 1156, une partie du grand bois des Alleuds qui a été donnée à l’abbaye de l’Absie est délimitée par des fossés et des croix. C’est par un fossé à deux jets que le bois Rigaud, sis dans la châtellenie de Mortagne, est séparé de la forêt de Valleret, en 1479. En 1226, le seigneur de Mornac cède aux frères de Notre-Dame de la Garde une partie du bois de Salis qui est contiguë à leur « bois de la Garde » ; les nouvelles limites ont été marquées par des bornes placées par son sénéchal et ses soldats. En 1238, Hugues de Lusignan approuve « la pose des bornes, telle qu’elle a été faite, entre [son] bois de Gâtine, qui est du domaine de Lusignan », et un bois de l’abbaye de Montierneuf de Poitiers. Vers 1260, la garenne du comte de Poitiers à Saintes n’est pas bornée ; le sénéchal interdit alors au prieur de Saint-Vivien de mettre en culture ses terres vagues qui sont contiguës à cette garenne avant que le châtelain de Saintes ait placé des bornes.

Les limites suivent assez souvent des chemins, ce qui devrait être une garantie de permanence, … si les chemins étaient entretenus et immuables. Or, nous avons vu, lors de la montrée du bois Rigaud, en 1479, que les porcs « fouillaient et labouraient » les chemins à travers bois, au point que certains étaient presque disparus. Dans la Boixe, l’identification d’une voie limite est en cause, à la même époque. L’évêque d’Angoulême possède alors une partie de la forêt, séparée par une voie romaine de la forêt du seigneur de Montignac. Au cours des temps, cette voie a été abandonnée au profit d’une « charrière ». Aussi, en 1460, un litige surgit-il entre le seigneur et l’évêque, sur la question de savoir laquelle des deux voies doit être prise en compte. Selon la coutume, on procède à une enquête auprès des anciens et, décision prise, on jalonne le tracé avec des bornes, en présence de jeunes bergers de la forêt qui sont susceptibles de conserver longtemps le souvenir de la signification du bornage. On promène ces jeunes gens sur les limites et, en rétribution de leur service et pour stimuler leur mémoire, on leur offre de la fouace arrosée de vin et on leur glisse quelque monnaie dans la main.

La surveillance des forêts ne se limite pas à préserver son intégrité. Il faut aussi contrôler l’activité des nombreux usagers dont les droits peuvent être fort divers, faire en sorte que les animaux ne pénètrent pas dans les défens provisoires qui protègent les jeunes taillis, pourchasser les braconniers alors que le braconnage est une pratique courante. De plus il est nécessaire d’organiser les concessions annuelles de bois mort ou de glandée, qui sont faites aux riverains, feu par feu, moyennant une redevance ou un service. Une exploitation rationnelle et efficace exigerait un personnel nombreux, compétent et probe, que beaucoup de seigneurs ne peuvent ou ne veulent entretenir.

Au milieu du XIIIe siècle, les forêts contrôlées par le comte de Poitiers sont gérées méthodiquement. Les agents y sont amovibles et rémunérés à la journée, ce qui permet d’écarter ceux qui ne donnent pas satisfaction. En effet, les abus de pouvoir ne sont pas rares. C’est ce que constate une enquête de 1247, pour la Moulière. Trois paroissiens de Montamisé se plaignent, l’un qu’un forestier lui a extorqué la valeur de 15 sous en avoine, chapons et oies, à l’occasion de l’exercice de son droit d’usage au bois mort, l’autre qu’on a exigé de lui 6 setiers d’avoine, 6 sous et 6 poules, en l’accusant faussement d’avoir pris du bois, le troisième qu’il a dû payer 21 sous pour une vache et trois veaux surpris dans la forêt, ce qu’il considère comme excessif. Le plus souvent, les forestiers sont payés sur les amendes et le produit du « forestage », ce qui ne fait qu’augmenter les risques d’exactions. Vers la fin du XIe siècle, quand le comte de Poitiers Guillaume le Jeune offre aux moines de Sainte-Gemme une terre inculte en Baconnais, pour y installer des colons, les moines répondent qu’ils ne veulent pas d’« hommes », parce que les prévôts et les forestiers du comte les « tourmenteraient sans cesse ». Pour les convaincre, le comte doit leur assurer non seulement qu’ils pourront recevoir « quiconque veuille venir de toute sa terre », mais encore qu’ils ne seront comptables que devant lui et ses successeurs de toute atteinte à son droit propre.

Les amendes

Pour chaque forêt ou défens, il existe un tarif des amendes. Ainsi, un article des « coutumes » de Charroux de 1247 prévoit l’amende pour forfait de garenne : « Tout homme qui est pris en la garenne pour prendre les connils et les lièvres, ne doit donner de gage mais 60 sous et 1 denier d’angevins au seigneur ». A la même époque, dans la châtellenie de Montreuil, 7 sous 6 deniers sont infligés pour prélèvement de bois « sans permission ». En 1484, les religieux de Saint-Amant prétendent prélever dans la Boixe, dans certaines paroisses où l’abbaye détient la moyenne justice, jusqu’à 7 sous 6 deniers tournois d’amende, pour tout dommage causé par des animaux. Ces animaux doivent être menés « es prisons des dits religieux » et y demeurer pendant vingt-quatre heures. Si, durant ces vingt-quatre heures, les propriétaires viennent chercher leurs bêtes, les religieux peuvent les rendre et prendre l’amende. Si les animaux ne sont pas rendus et si l’amende n’est pas payée dans le même temps, les sergents de la seigneurie de Montignac ou ceux qui auraient amené les bêtes dans les dites « prisons » sont tenus de les conduire dans les « prisons » de Montignac et de les livrer aux officiers du lieu. En ce cas, les officiers de Montignac perçoivent l’amende dont ils doivent bailler la moitié aux religieux. Comme cette amende est le double de celle du juge de l’abbaye, les moines perçoivent la même somme que s’ils infligent eux-mêmes l’amende.

Il arrive que des chartes de « franchises » prévoient les amendes applicables aux communautés qui bénéficient de ces chartes. Dans la châtellenie de Chizé, les habitants de Villeneuve-la-Comtesse qui veulent se construire une demeure peuvent choisir, dans la forêt d’Argenson, l’arbre qu’ils emploieront à cette fin, mais seulement sous le contrôle des forestiers. S’ils coupent des arbres en l’absence de ces derniers, ils doivent 5 sous d’amende, à condition, toutefois, d’être surpris dans la forêt. Pour les délits commis dans les ramées autour du village, ils paient 15 sous s’ils sont surpris coupant du bois, tendant des pièges, chassant à l’arc, et 5 sous s’ils y laissent entrer leurs animaux.

Les forestiers héréditaires

De bonne heure, la charge de forestier tend à devenir héréditaire, selon une pratique qui se généralise pour les différents offices, certains propriétaires la concédant même en fief. Ainsi naissent des « forestiers fieffés », qui se transmettent leurs droits de génération en génération, ce qui ne simplifie pas les transactions. En 1173, quand le comte d’Angoulême veut céder à l’évêque une partie de la Boixe, il se voit dans l’obligation d’attribuer aux forestiers, en compensation, trente sexterées de terre. Cependant, cette superficie ayant été prélevée sur la terre donnée à l’évêque, un conflit surgit entre évêque et forestiers, qui est tranché par le comte, en 1197 : les forestiers auront seulement dix sexterées, tenues en fief de l’évêque. Parmi eux figurent six Gasteuil, deux Ferrand, et des femmes. On retrouve un Gasteuil en 1399, rendant aveu de son fief, qui comprend la partie de la forêt située entre la Chaussade et la Braconne ; il déclare percevoir le forestage, en grains et en deniers, de tous ceux qui « afforestent » dans la Boixe, et en conserver le sixième ; de plus, sa charge lui donne droit de pacage, d’exploit et de chasse. En 1459 encore, le seigneur de Montignac doit racheter à un Gasteuil son fief de forestier, pour céder aux religieux de Saint-Amant des droits afférents à ce fief ; il donne à l’intéressé un village en échange. En 1462, Jacques de Losme, sieur de Coulgens, précise, dans un aveu pour un fief de forestage, que, chaque année, les hommes de Coulgens et de la Combe viennent chez lui « pour se affourester et pacager » ; il doit en faire dresser une liste, portable à Montignac, le mardi après Pâques. Il retient pour lui un tiers des « forestages ».

Des résistances à cette pratique se manifestent cependant de bonne heure, notamment de la part d’abbayes. Vers 1100, deux frères demandent à l’abbé de Saint-Jean-d’Angély le « fief » de la forêt d’Essouvert, sous prétexte que leur père l’a tenu. L’abbé les assigne devant sa cour, qui ne leur reconnaît aucun droit. Ils prient alors l’abbé de le leur accorder, « par miséricorde ». Celui-ci, compatissant, leur donne, mais seulement nominalement, la moitié des gages « du bois et de la terre », la moitié du pasquier des pourceaux et un denier le jour où ils recevront le « forestage », à la porte du bourg. Pour sa part, l’abbesse Agnès, de Sainte-Marie de Saintes, réagit énergiquement. L’abbesse Sibille avait confié à un nommé Arnaud David la garde de la villa de Saint-Julien-de-l’Escap. Après la mort d’Arnaud, un neveu du défunt, nommé Pierre, essaya en vain de lui succéder dans sa charge. Il réclama alors la « foresterie du bois », en fief, par droit héréditaire, son grand-père, appelé David, ayant tenu autrefois cette foresterie du vicomte d’Aulnay, avant la donation de la villa à l’abbaye, et, ensuite, de l’abbesse tant qu’elle vécut. En 1134, l’abbesse Agnès, importunée par des demandes répétées, assigne un jour Pierre devant sa cour. Les preuves manquant, les juges décident de recourir au « jugement de Dieu ». Un duel est donc organisé, devant la porte du monastère, en présence d’une foule nombreuse de curieux. Le champion du demandeur tombe à terre et s’avoue vaincu. L’abbesse a cause gagnée. Une quinzaine d’années plus tard, elle fait face à une situation analogue pour le domaine de Corme-Royal, mais l’affaire est réglée à l’amiable. Un homme du lieu, nommé David, réclame « la foresterie du bois de Vidre », comme possession ancienne de ses ancêtres. Agnès fait analyser les actes des archives de l’abbaye où on ne trouve aucune trace de don du chapitre ou de concession d’une abbesse, en faveur du grand-père de David, de son père, ou de quelqu’un de sa famille. Le demandeur n’insistant pas, l’abbesse, par bonté, lui concède ce qu’il demande, mais à titre personnel et sans droit de propriété. « Moi, cependant, je lui ai confié la foresterie, non en don ni en fief, mais par grâce, parce que cela m’a plu, mais je ne l’ai pas donnée, et cela dans ma chambre, sous telle condition que, après la mort de David, ni son fils, ni sa fille, ni neveu ni nièce, ni parent, ni parents, ni aucun de sa famille, n’ose réclamer plus tard quelque chose dans cette foresterie, mais que l’église de la Bienheureuse Marie l’ait en grande tranquillité et paix et la possède dans la succession des temps. »

Le désordre dans la forêt de Chizé en 1602

Si les seigneurs se montrent souvent incapables de gérer correctement leurs forêts, l’administration royale fait preuve de la même insuffisance pour les forêts domaniales. En 1602 le grand maître des Eaux et Forêts au département de Poitou, visitant la forêt de Chizé, constate que les audiences de la maîtrise n’ont lieu qu’une ou deux fois par an, que la plupart des délits demeurent impunis, que des amendes sont perçues sans droit, que les coupes de bois ne sont pas réglées, que la chasse est peu surveillée. La forêt est livrée aux usagers ou se prétendant tels, et aux larrons de bois. Les riverains y puisent pierre, terre et sable ; ils ont frayé des chemins pour se dérober après avoir commis leurs délits. Les habitants de bourgs et villages situés à cinq ou six lieues à la ronde envoient tous les ans pâturer dans la forêt leurs bêtes aumailles et chevalines, à partir de la Notre-Dame de mars, quand les prés sont mis en défens. Certaines années, quatre ou cinq mille têtes d’animaux ont ainsi envahi la forêt. Les riverains louent leurs maisons pour héberger ces animaux dont les propriétaires prétendent avoir affermé le droit de pacage à des usagers.

Le grand maître rend alors une ordonnance portant règlement de la « réformation » de la forêt, comme on dit alors. Il est défendu aux riverains d’héberger d’autres animaux que ceux de « bas ménage ordinaire », sous peine d’amende arbitraire et de confiscation des bêtes hébergées. Les non usagers devront obtenir des lettres patentes pour être admis à l’usage. La pacage est interdit de la mi-avril à la fin mai, et toute l’année pour les chèvres et les bêtes à laine. Les ventes devront avoir lieu tous les ans. Comme le bois volé est vendu à Niort et à Saint-Jean-d’Angély, les officiers et gardes de la maîtrise devront se transporter dans ces villes et, « sans autre forme ni figure de procès », faire couper les jarrets des ânes qu’ils trouveront chargés de bois dérobé, et condamner les conducteurs à l’amende envers le roi. La chasse ne sera autorisée qu’avec des lettres de permission du roi, vérifiées au siège de la juridiction royale appelée Table de Marbre. Pourtant le désordre continue jusqu’à la grande réforme de 1669.

Forêt commune et plaine forêt

La partie d’une forêt ouverte à « l’usage » est parfois appelée « forêt commune », « forêt plaine » ou « plaine forêt ». C’est le cas dans la forêt de Benon. En 1268, une décision du conseil royal, au sujet d’une pétition des « hommes » de Benon, mentionne que « les dits hommes furent usagers dans la forêt commune de Benon, qui est appelée vulgairement forêt plaine, par licence de défunt Savary de Mauléon, alors seigneur de Benon, pour faire toutes choses nécessaires, c’est-à-dire pour faire leurs maisons, arches et tonneaux… ». En 1504, un jugement prononcé « en l’assise de la forest de Benon » accorde aux religieux de la Grâce-Dieu douze pieds de chênes qui leur seront baillés et marqués « en plaine forest », par le verdier de cette forêt ou par son commis. Dans un mémoire du XVIe siècle, sont rappelés « plusieurs beaux droitz » de la même abbaye, entre autres le « droit de prendre, en la plaine forest dudit lieu, boys tant pour bastir que pour chauffaige et usaige de ladicte abbaye, maisons et mestairies d’icelle ». On retrouve la désignation « forêt commune » pour la forêt de Montreuil, en 1259 : « Nous avons rendu au seigneur Geoffroy de Silars, soldat, et à Geoffroy, valet, et à leurs hommes, le pacage pour leurs animaux dans la forêt commune du seigneur comte ». A Chizé, on parle de « bois plain » aux environs de 1220 : « Il faut savoir que, en bois plain, sont perçus 7 sous de droit connu, pour gage, des soldats, des clercs et des sergents et de tous les autres hommes, sauf les métayers et les hommes de Belleville qui donnent 5 sous de gage… ». Dans le même temps, un certain P. de Cigogne et ses parsonniers ont leur droit au « nécessaire, en bois plain, pour les maisons, pour les cuves, pour les cercles et les rameaux à brûler ».

Les usagers : établissements ecclésiastiques

Au premier rang des usagers permanents, qui ont obtenu du seigneur une concession perpétuelle, sont les collectivités ecclésiastiques. Les abbayes reçoivent généralement à leur fondation le plus large « exploit », le pacage pour leurs animaux et parfois des droits de chasse. Dans les notices qui résument les circonstances de leur création, la formule « pour toutes nécessités » exprime la possibilité de prélever du bois pour toutes sortes de constructions et reconstructions, pour le chauffage des bâtiments et des fours. Quand le « prince et seigneur » de Talmont fonde l’abbaye de Sainte-Croix près de son château, il lui accorde l’usage dans sa forêt voisine d’Orbestier, « du bois vert et du bois sec pour toutes nécessités des constructions, c’est-à-dire pour l’église, pour faire les cloîtres et les réparer, pour la cuisine, les fournils, pour la maison de l’abbé, la maison des malades, pour les bains et pour faire toutes les maisons nécessaires à l’usage du monastère ». Il ajoute le pacage gratuit des bœufs, vaches, bêtes de somme ou de trait, tant en été qu’en hiver, et la paisson des porcs, de sorte que les porcs des moines puissent aller et venir où vont et viennent ses propres porcs. Les chèvres dont les peaux serviront à la confection des souliers des moines pourront brouter dans toute la forêt. Parmi les droits que Geoffroy Martel donne à l’abbaye Sainte-Marie de Saintes à sa fondation, en 1047, figure un amusant droit de chasse qui a été maintes fois cité : l’abbesse pourra envoyer chaque année son veneur, à sa convenance, pour prendre dans la forêt de Baconnais, afin de distraire l’ennui des dames du monastère, un sanglier avec sa laie, un cerf avec sa biche, un daim avec sa daine, un chevreuil avec sa chèvre, et deux lièvres.

Des établissements moins importants, qui dépendent plus ou moins étroitement des abbayes, peuvent détenir leur usage particulier dans une forêt voisine. Ainsi en est-il de la « maison » de la Grand Vau, dans la châtellenie de Jonzac, où séjournent des chanoines de l’abbaye angoumoisine de la Couronne. Elle a son droit dans la forêt de Clam qui est du domaine du seigneur de Jonzac. En 1261, le seigneur et l’abbé de la Couronne concluent une convention dont les dispositions mettent en évidence les difficultés d’application de ce droit. Nous traduisons littéralement le document, pour donner une idée de la démarche de la pensée de ceux qui l’ont mis au point.

« L’abbé de la Couronne, le précepteur de la Grand Vau, les frères ou leurs domestiques résidant dans cette maison de la Grand Vau pourront exploiter mais sans rien vendre ni donner. Ils pourront prendre des branches de chêne et de châtaignier mais non couper ces arbres ni les arracher. Pour faire des redortes nécessaires pour les bros, les amblais, les araires et les perches d’araires, pour les paux et les rayons de roues des bros, ils pourront prendre autant qu’il leur sera nécessaire pour leur maison, des deux arbres ci-dessus et de tous les autres, lors des ventes s’il y en a, et rechercher les arbres aptes à ces usages. Pour les perches d’araires, bros, paux et rayons de bros, ils prendront du bois après avoir requis le prévôt ou le sergent du seigneur, qui sera présent, avant les ventes. Si celui-ci est absent, empêché par d’autres affaires ou par mauvaise volonté, il leur sera permis de se servir seuls, au bout de deux jours. En ce qui concerne les arbres autres que le chêne et le châtaignier, ils pourront prendre à volonté par toute la forêt, en toute manière, pour tout usage ou exploit de la maison. Quand le seigneur fera une vente, ils devront exploiter librement et sans aucune contradiction le chêne et le châtaignier de la façon suivante : quand un arbre aura été enlevé, coupé au pied, ils exploiteront les restes comme il leur plaira, à l’usage de leur maison, si les acheteurs ou les transporteurs le permettent. Les animaux ou les bros qui transporteront le dit usage ou exploit auront libre passage par toute la forêt et par tous les lieux où se fait le passage pour aller dans la forêt ou en sortir, les plus faciles pour eux.

Ils auront et exploiteront à perpétuité le libre pacage dans la forêt pour seize bœufs et quarante vaches, veaux ou taureaux, à condition qu’ils appartiennent à l’abbé et à la maison de la Grand Vau et qu’ils soient élevés dans cette maison ou ses appartenances ; pour toutes leurs brebis et pour tous leurs porcs et truies s’il y a des glands dans la forêt et si le seigneur reçoit dans cette forêt des porcs étrangers moyennant redevance ou autrement ; et généralement pour tous les animaux de la maison et de l’abbé, à l’exception des chèvres. Cependant les animaux ne pourront paître sans être gardés, pendant trois ans après chacune des ventes de bois. Si, en passant par les chemins ordinaires de ces ventes, ils se détournent pour pénétrer dans les jeunes recrus interdits, en allant au pacage ou en revenant, ils ne pourront être pris ni détenus par le seigneur ou ses agents si les gardiens qui les conduisent les surveillent diligemment. On ne devra mener les animaux au pacage dans les parties de la forêt où sont posés des pièges à lapins, dans les temps où ces pièges sont posés de coutume, aussi longtemps que ces pièges y seront, pourvu cependant qu’ils n’y soient pas maintenus trop longtemps par malveillance. Les endroits de la forêt où les pièges seront placés devront être annoncés et montrés aux gardiens des animaux par les poseurs de pièges du seigneur ». Les allusions à une mauvaise volonté éventuelle des agents seigneuriaux suggèrent clairement que la convention a été motivée, pour partie au moins, par des conflits entre les chanoines et ces agents.

Les usagers : vassaux et arrière-vassaux

Si les gens d’église exploitent largement les ressources des forêts seigneuriales, les vassaux et arrière-vassaux sont généralement admis à en partager les profits avec leur seigneur. Ils mentionnent soigneusement leurs droits d’exploit, de pacage et de chasse, dans les « aveux et dénombrements » de leurs fiefs. A titre d’exemple, nous extrayons d’un aveu rendu par le seigneur de Mauzé au comte de Benon, en 1384, ce qui est relatif aux droits du premier pour ses châteaux ou hôtels de Mauzé, Millécus et Cram.

« De plus, avoue Gauvain Chenin, je tiens les usages que moi, mes devanciers, mes hommes liges et plains, aumôniers et autres sujets, avons en la forêt du château de Benon. Moi, le dit chevalier, j’ai l’usage et exploit à couper au pied en la dite forêt, excepté les défens, pour maisonner, pour mouliner, tonneler, faire et refaire les ponts de la ville de Mauzé et les cohues et les justices, arches, tonneaux, et clore de barres le château et la ville de Mauzé, pour chauffer et faire toutes autres choses nécessaires aux dits château et ville ; et le pâturage et le panage pour mes bêtes en la plaine forêt, sauf les chèvres. En outre j’ai en la dite forêt, chaque année, trois cerfs et trois porcs de chasse, de saison usagère. Et j’ai un exploit analogue pour le château de Millécus, à couper au pied pour faire et refaire les ponts, pour édifier et réédifier, pour chauffer si moi ou mes gens demeurons au dit château ou ville, et pour chauffer le four du dit lieu et clore et barrer les dits château et ville, si besoin est, et pour toutes autres choses nécessaires, et le pâturage et panage pour mes bêtes, si je les y ai, et trois bêtes de saison usagère. Et il y a semblable usage pour l’hôtel de Cram, qui a été séparé de Mauzé par partage et que la dame de Cram tient de moi à foi et hommage, et le chauffage pour ses fours de Cram, sauf la chasse des bêtes qu’elle n’a point. De plus, j’avoue tenir les usages en plaine forêt, à couper à la branche et à la genouillée, pour chauffer les fours de la ville de Mauzé et du château, les hôtels de … [il nomme ainsi quatre hôtels], lesquels usages Guillaume Barrabin, seigneur du Breuil, tient de moi à hommage lige, tant pour lui que pour ses parsonniers ».

Les usagers : manants et habitants

Les ruraux, « hommes levants et couchants » des seigneurs, sont aussi admis à bénéficier de droits d’usage perpétuels, à titre individuel ou collectif. Au temps où la forêt de la Sèvre est aux mains des comtes de Poitiers, les « rustiques » de l’abbé de Saint-Maixent qui sont justiciables de la cour de Saint-Martin de Saint-Maixent, ont un usage coutumier dans cette forêt. C’est ainsi que, vers la fin du XIe siècle, un moine de l’abbaye appelé Giraud, que nous ne connaissons pas autrement, est appelé à consigner sur parchemin les droits de ces hommes. Il écrit sous la dictée d’un prévôt du comte qui connaît bien les « coutumes », pour être né dans l’endroit et pour les avoir longtemps appliquées. C’est à notre connaissance le plus ancien essai de transcription d’un règlement de droit d’usage. Comme les autres textes de cette époque, il est particulièrement laconique et exige quelque effort de compréhension .

« Sans contrôle du prévôt ou du forestier, nous apprend Giraud, les rustiques prennent l’applet, le fourgon avec le rouable, le manche de pelle, les perches sur le foyer, le râtelier pour leur bergerie, et le rameau. Sous le contrôle du prévôt, ils ont le nécessaire pour leurs charrettes. Ils prennent aussi le fragon pour leurs bœufs, sans contrôle du prévôt, y compris dans l’espaut. S’ils ont pu prendre clandestinement quelque chose dans la forêt et le transporter dans leurs maisons sans être vus, ils ne donneront pas de gage et ne seront pas poursuivis en justice. Si le forestier arrête l’un d’eux transportant du bois dans la forêt et s’il ne peut montrer où ce bois a été coupé, il ne pourra l’inquiéter. Tout rustique peut prendre toute coupe d’arbre pour faire sa maison, hors de l’espaut, sans contrôle du prévôt. S’il vend sa maison et veut en construire une autre, il demande du bois au prévôt. Il peut prendre des branches pour faire une clôture autour de sa maison ».

Nous ignorons l’origine de ces droits. Par contre nous savons que c’est un seigneur de Tonnay-Charente qui, au commencement du XIIIe siècle, a octroyé aux habitants de sept paroisses de sa châtellenie l’exploit dans tous « les gâtis et pâturaux » de la paroisse de Saint-Hippolyte de Biard, c’est-à-dire dans des terrains vagues plus ou moins boisés, envahis par la lande. Une confirmation de l’an 1300 révèle que tous les habitants peuvent envoyer leurs animaux au pâturage dans ces gâtis, à condition de payer un cens au seigneur. Celui-ci abandonne même une partie de la police de l’exploit aux usagers : les habitants peuvent saisir les animaux dont les propriétaires ne paient pas le cens ; ils ont sept jours pour mener ces animaux au seigneur qui leur remettra la moitié de l’amende qu’il infligera. C’est à titre gracieux que les manants de la paroisse de Saint-Agnant, non loin de Tonnay-Charente, qui sont les hommes de l’abbé de la Trinité de Vendôme, obtiennent collectivement des droits importants, à la fin du XIVe siècle : usage dans les bois de la seigneurie, droit de prendre sur les bords de l’Arnaise de la « rouche » pour couvrir leurs maisons, de chasser et de vendre les animaux sauvages qui endommagent leurs récoltes….

Les contrats relatifs à l’usage

Ces concessions sont accordées par les seigneurs dans leur propre intérêt. Celui de Tonnay-Charente tire quelque profit de terres incultes qui ne lui étaient d’aucun rapport. L’abbé de Vendôme cherche à attirer de nouveaux exploitants dans sa seigneurie du prieuré de Montierneuf qui a été dévastée « par les guerres ». On rencontre aussi des contrats entre seigneurs et collectivités d’habitants, qui visent à adapter des usages anciens ou terminent des différents sur l’interprétation de ces usages. En 1458, l’abbé de Masdion, au diocèse de Saintes, et les représentants mandatés des habitants de la châtellenie de Mortagne, passent contrat devant deux notaires, au sujet de l’usage dans le « bois Rigaud ». Selon les termes de ce contrat, chaque feu qui bénéficie de l’exploit doit annuellement à l’abbé une rente de deux sous tournois portable à l’abbaye, le premier jour de l’an. Les bénéficiaires doivent désigner, pour collecter les rentes, certains d’entre eux qui devront fournir à l’abbé un rôle des exploitants comportant noms et surnoms. L’abbé s’engage à ne pas placer plus de deux cents porcs à la paisson, à ne pas « démolir ni détruire » le bois ni y faire d’autre exploit que pour le monastère et ses hommes.

Différent est le contrat souscrit en 1578 par le seigneur d’Arvert et les habitants des quatre paroisses de la châtellenie, pour un droit d’usage concernant le bois mort et le mort bois, en ce sens que tous les habitants sont astreints au paiement d’une redevance annuelle, soit quinze sous par feu. Il est vrai que le seigneur accepte en contre partie une contrainte importante : il « ne peut vendre ladite forêt ni la faire exploiter qu’en quarante années et en quarante coupes » Des tenanciers peuvent aussi acquérir un droit d’usage à titre individuel et héréditaire, par un contrat de concession d’exploitation.

On connaît les baux consentis par les seigneurs de Montignac et ceux de Clérac, près Montguyon, pour remettre en culture des terres dévastées, à la fin de la guerre de Cent Ans. A partir de 1447, le seigneur de Montignac arrente des « masuraux » à Vadalle, à Aussac, au Couradeau, aux Rivauds…, avec le droit de prendre dans la forêt de Boixe du bois de charpente pour reconstruire les maisons abandonnées, du bois pour brûler, pour faire des pipes, des cuveaux et des tonneaux. De 1470 à 1482, le seigneur de Clérac baille à cens des « maines » en ruines, avec faculté pour les preneurs de prélever dans ses bois et ses landes le nécessaire pour la construction des maisons et pour le chauffage, de faire pacager de quatre à six vaches mères avec leur suite, parfois des bœufs, et des porcs pour la provision de la maison. Avec les glands du seigneur, les tenanciers peuvent même engraisser des porcs pour les vendre, en payant douze deniers par porc vendu. Certains contrats comportent l’autorisation de prendre des abeilles dans les bois, à condition d’en remettre la moitié au seigneur, ou de ramasser du bois mort pour faire des « souliers ».

Le cantonnement

Afin d’éviter les multiples inconvénients du droit d’usage, certains seigneurs ont recours à pratique du cantonnement. Il s’agit d’attribuer aux usagers une partie du bois ou de la forêt en échange de leurs droits sur l’ensemble. Le seigneur peut alors disposer à sa guise de la partie libérée de l’usage. Ainsi, en 1156, l’abbaye de l’Absie a obtenu l’exploit pour toutes nécessités dans tous les bois des Alleuds ; en 1190, le seigneur de Chantemerle concède à l’abbé une partie de ces bois pour le droit que celui-ci requérait dans la totalité. Le seigneur de Vivonne possédait un droit d’usage dans les bois de Champagné-Saint-Hilaire qui appartenaient à Saint-Hilaire de Poitiers ; en 1256 le chapitre de Saint-Hilaire le cantonne dans une pièce de bois, qui est alors délimitée par des bornes. Il s’engage à le libérer complètement de tous parsonniers et usagers, en retenant cependant la dîme si la pièce est mise en culture. Il lui abandonne la police et la justice du fonds, de sorte que le seigneur de Vivonne connaîtra des délits de vol de bois ou de pâturage et même des cas de coups et blessures à l’occasion de ces délits, jusqu’à l’effusion de sang. Les cas d’homicide et de mutilation de membres demeurent cependant à Saint-Hilaire. Un exemple original de cantonnement est mis en œuvre par le prieur de Saint-Georges d’Oléron, au milieu du XVIe siècle. Les habitants de trois villages jouissent alors du « forestage » dans le bois de Sauzelle ; en payant chacun sept sous de cens et rente à la seigneurie du prieuré, ils peuvent prendre annuellement une charretée de gros bois.

En 1558 le prieur assigne à chaque usager un journal de bois en échange de son droit, avec obligation de le clore de fossés dans un délai de deux ans. Cependant la rente est réduite à cinq sous parce que la valeur du bois à prélever annuellement dans un journal est estimée inférieure à celle d’une charretée de gros bois. Le « bois Rigaud », qui a été pratiquement abandonné aux habitants de la châtellenie de Mortagne en 1458, est devenu au début du XVIIe siècle un vaste pâturage appelé « les padiences et landes de Mortagne ». Le seigneur de Mortagne cherche à en arrenter quelques morceaux mais les usagers s’y opposent et le conflit est apaisé par un cantonnement d’un autre type. En 1726, les habitants admettent que le seigneur ait en toute propriété le tiers de l’ensemble, sur lequel ils renoncent à tout droit d’exploit, de pacage et de chauffage, le seigneur abandonnant en compensation les deux sous par feu que les usagers paient depuis 1458 et un droit de « moutonnage » qui est venu s’y ajouter. Ils ne doivent plus qu’une rente foncière annuelle symbolique d’un sou par paroisse ; ils sont aussi déchargés du tiers d’une taxe imposée sur l’ensemble de la « padience ».

Le seigneur a ainsi toute liberté pour arrenter le tiers dont il recouvre l’entière propriété. Il est probable cependant que cet accord n’a pas de suite parce que, en 1761, le prince de Mortagne présente une requête aux fins de réaliser un cantonnement, les habitants exploitant toujours dans l’ensemble du bois Rigaud qu’ils ont saccagé, au dire du prince, et ils paient toujours les deux sous par feu et le droit de moutonnage. Comme le seigneur a l’intention de faire essarter la lande pour accroître ses revenus, les paroissiens de Mortagne proposent de la partager entre les usagers, à raison de trois sous de rente « seigneuriale, foncière et directe » par journal, ce qui, d’après eux, augmenterait considérablement le revenu de la principauté. Nous ignorons la suite.

NOTES SUR L’HISTOIRE DE QUELQUES FORÊTS

L’histoire générale des forêts de la région est à faire. Ici comme en d’autres contrées, on observe une opposition générale entre la forêt ou le bois et le plain ou plan. C’est que, ici comme ailleurs, ce sont les surfaces planes qui ont été de bonne heure les plus activement ou les plus complètement déboisées. Les plateaux jurassiques et crétacés offrent des sols généralement faciles à cultiver et souvent fertiles ; les groies ou groges, formées par la décomposition du calcaire jurassique, conviennent à la vigne et au blé. La cognée et le feu dégagent ces sols en priorité, créant des étendues dénudées, barrées à l’horizon par la ligne sombre de la forêt subsistante. Certes les défricheurs peuvent s’attaquer en même temps aux terrains détritiques des plateaux mais ils découvrent alors des sols froids, aux rendements faibles, de surcroît difficiles à travailler et à drainer, où l’araire et la houe hésitent, voire cessent toute activité, notamment dans les périodes de régression de la population, en abandonnant alors le terrain à la lande et au buisson.

Les terres arrachées à la forêt ou à la lande sont appelées essarts, terres neuves, arrachis, essepis, rompis, revêtisons… Les plans cadastraux et les cartes à grande échelle sont piquetés de ces termes qui conservent le souvenir de la lente et pénible conquête ou reconquête de la terre arable sur l’étendue boisée, au moyen d’un outillage rudimentaire. Cependant le procès des défrichements ne peut être reconstitué à l’aide de la toponymie parce que l’emploi des mots selon les époques nous échappe. De plus, les textes du Moyen Âge sont généralement imprécis : quand ils mentionnent un essartage, ils ne signalent pas si celui-ci a été effectué sur la forêt, une forme dégradée de la forêt ou sur une friche.

Nous ne pouvons donner ici que des renseignements succincts sur quelques forêts. Certaines ont d’ailleurs disparu sans laisser de traces dans la toponymie locale. Tel est le cas de la Chavagne ou forêt de Montmorillon, qu’on a pu localiser dans les paroisses de Leignes et la Chapelle-Viviers. Elle était évaluée à 1170 arpents en 1667, avec seulement 260 arpents encore plantés en bois.

La forêt de Baconnais

Disparue aussi la forêt de Baconnais, en Saintonge, qui est souvent mentionnée du XIe siècle au XIIIe. Autant qu’on puisse en juger, elle couvrait en partie ou en totalité les paroisses de Saint-Sulpice-d’Arnoult, Sainte-Gemme, Sablonceaux, Nancras et Saint-Romain-de-Benet. Elle était loin de constituer alors un massif homogène mais se présentait comme une série de boisements, dont certains dégradés jusqu’au stade de la lande, séparés par des espaces cultivés plus ou moins importants. En 1047, dans le plus ancien document qui soit conservé sur cette région, on découvre les villages de Saint-Sulpice et de Nancras, qui ont chacun leur église. Vers 1075 l’église de Sainte-Gemme se dresse dans une clairière. Vers 1130 apparaissent, dans les paroisses de Sablonceaux et de Saint-Romain-de-Benet, des lieux habités dont certains ne sont encore de nos jours que des hameaux : Toulon, Berthegille, Arbre Court - appelé aujourd’hui Arbre Courbe -, et Malleville. Le petit ruisseau de la Gorce n’est pas désigné autrement qu’aujourd’hui.

La forêt dépend du château de Saintes. En 1242 elle est aux mains du comte de la Marche Hugues de Lusignan qui tient la ville de Saintes. Le comte a une « maison » au village de la Vergne, dans la paroisse de Sainte-Gemme. A la suite d’une révolte contre le comte de Poitiers, Hugues de Lusignan perd Saintes et ses dépendances, et la forêt appartient alors au comte de Poitiers Alfonse, frère du roi Louis IX, qui possède à la Vergne un grenier, un moulin, des vignes, entretient un châtelain, dispose même d’un chapelain. La Vergne apparaît alors comme un petit centre domanial où des agents du comte qui gèrent ses biens perçoivent les redevances en monnaie et en récoltes de ses tenanciers. De nouveaux colons - les hôtes - sont installés à la Vergne, à Sainte-Gemme, à Faveau, et aussi dans une localité appelée Châteauvern qui semble avoir disparu. De nouvelles exploitations, dites ménils, ceinturent la Vergne. Après Alfonse de Poitiers, la documentation fait défaut. La forêt est encore mentionnée en 1472, dans un dénombrement fourni par une abbesse de Saintes, mais à propos d’un droit d’usage qui remonte à la fondation de l’abbaye. Comme les déclarations de ce genre reprennent généralement les mêmes termes de génération en génération, il n’est même pas certain que la forêt existe encore.

La forêt d’Argenson

La forêt d’Argenson n’est guère mieux connue anciennement. On considère généralement qu’elle constituait à l’origine un long massif, étiré sur une soixantaine de kilomètres, entre Benon et Coutures d’Argenson, aux confins des actuels départements des Deux-Sèvres et de la Charente-Maritime. On rencontre en effet le nom d’Argenson dans ces limites, entre le XIe siècle et le XIIIe. Cependant il s’en faut que les bois et forêts mentionnés à cette époque entre Benon et Coutures soient tous dits d’Argenson. C’est qu’il n’existe pas alors de boisement continu. Entre Benon et Chizé, les centres paroissiaux d’Usseau, Priaire, Marsais, Thorigny, Doeuil, Prissé, sont des fondations bien antérieures à cette époque. Il en est de même de Brieuil, Chizé, Availles, le Vert, dans la vallée de la Boutonne.

Une voie romaine traverse cette étendue : la voie de Saintes à Poitiers par Aulnay et Brioux. Il n’est pas certain qu’elle ait constitué un axe de défrichement. Par contre, le chemin de Saint-Jean-d’Angély à Niort a attiré les populations : les églises de Villeneuve-la-Comtesse, Saint-Etienne-la-Cigogne, Belleville, la Charrière, Beauvoir, le Cormenier, la Revétizon, ont été édifiées en bordure de ce chemin de grande communication, qu’il a suffi de rectifier légèrement pour en faire la R.N. 138. Les dernières créations semblent être Belleville et Villeneuve-la-Comtesse, qui sont l’œuvre des seigneurs de Chizé qui les ont dotées de « franchises » pour favoriser un peuplement rapide. Belleville est au plus tard de 1174 et Villeneuve est antérieure à 1196. Il n’est pas évident que Belleville ait été une réussite, mais Villeneuve comptait environ cent cinquante exploitations dès 1216. Le plan en damier du bourg est caractéristique des villages nés d’une initiative seigneuriale qui a prévu le regroupement des centres d’exploitation, dans un terroir peu favorable à la dispersion.

La forêt de Chizé

Au début du XIIIe siècle, la forêt de Chizé est ainsi bien individualisée à l’ouest et à l’est. Elle n’a guère reculé depuis, au nord et au sud. En 1216, le village du Grand-Mauduit, au nord, est le siège d’une « baillie », circonscription de la châtellenie de Chizé ; ce village est aujourd’hui en bordure de la forêt. En la même année, Boisserolles et Saint-Martin-d’Augé sont en place au sud, et Villiers-en-Bois se dresse dans une clairière au milieu de la forêt. Il n’est pas douteux que Villiers soit alors relié à Chizé et à d’autres bourgs voisins, par des chemins qui trouent la forêt en étoile. Avant 1174, une « voie royale » unit Belleville à Chizé, coupant la forêt d’est en ouest. On en suit facilement le tracé sur les cartes à grande échelle : elle passait par le carrefour des Grandes Croisées et elle sert encore de limite à plusieurs communes dans la forêt, sur une bonne partie de son parcours.

La forêt de Salis

La forêt de Salis a subi de profondes modifications et a changé de nom. Elle était située en pays d’Arvert, dans la châtellenie de Mornac. Quand on la découvre, à la fin du XIe siècle, elle semble être largement pourvue en chênes puisque le seigneur de Mornac y concède à l’abbaye Sainte-Marie de Saintes un droit de « glandage » pour mille porcs. La pénurie de la documentation et les bouleversements provoqués dans le pays d’Arvert par l’avancée des dunes ne permettent pas de se faire une idée précise de son ancienne étendue. Elle est encore nommée en 1659, mais au milieu du XVIIIe siècle elle est devenue « la forêt d’Arvert ». Elle doit être alors bien réduite : elle ne mesure qu’une demie lieue de long sur un quart de large. Les « montagnes de sable » qui la séparent de la Gironde, qui ont dû empiéter sur son territoire primitif, s’étendent sur une surface bien plus considérable : deux lieues en longueur sur une lieue en largeur. Le pin dispute alors la place au chêne. Au XIXe siècle, les dunes seront semées de pins maritimes qui reconstitueront la forêt.

Le pin a été introduit de bonne heure sur les bords de la Gironde. En 1236, l’abbé de Saint-Étienne de Vaux possède une pinède dans la paroisse de Vaux. En 1340, un vassal du seigneur de Royan a le droit de « dépecer » les pins dans la paroisse de Saint-Augustin. Au début du XVIIe siècle, la résine est à l’origine d’une petite industrie locale ; on en extrait la térébenthine. L’ingénieur géographe Claude Masse signale qu’avec « la gomme » on fabrique du brai et qu’on produit du goudron « en brûlant le bois dans des fourneaux ».

La forêt de Moulière

Au sud de Châtellerault, entre la Vienne et le Clain, s’étend la forêt de Moulière, qui doit son nom aux pierres meulières qu’on en extrayait. Dans la partie appelée la Petite Forêt ou le Pinail, actuellement couverte de brandes, des lacs marquent les emplacements des fosses d’extraction. La forêt est désignée en 826 mais c’est seulement au XIe siècle qu’on commence à avoir quelques détails sur son état. En 1077, on y voit des « hommes coutumiers » du comte de Poitiers qui extraient des meules sous sa protection. Ces hommes doivent fournir gratuitement au comte les meules nécessaires à ses moulins de Poitiers. Celles-ci sont conduites du lieu de leur extraction au lac de Forges (Saint-Georges-les-Baillargeaux) par le « juge » du comte qui réside à Bonneuil-Matours. Le « juge » de Forges est chargé de les faire transporter ensuite jusqu’aux moulins de Poitiers. On voit que la forêt est alors traversée par des chemins charretiers. On suit d’ailleurs facilement sur les cartes détaillées des voies très anciennes qui la coupaient avant l’établissement du quadrillage moderne des chemins forestiers. En 1127 est désignée une « voie publique » par laquelle on va du château de Bonneuil-Matours à Poitiers à travers le massif. Les limites n’ont guère été modifiées depuis le milieu du XIIIe siècle. Au sud, Champot et la Foye, dans la paroisse de Bignoux, existaient en 1146 et Chêne-l’Abbé est signalé en 1242. A l’est, le bois de Sourville est séparé de la forêt par une voie en 1261.

APERÇU SUR LE XIIIe SIÈCLE

Dans la forêt de Chizé en 1216

La châtellenie et la forêt de Chizé sont alors à Raoul d’Exoudun, comte d’Eu, qui entretient des « sergents fieffés » dont certains sont chargés de services en relation avec la forêt. L’un d’eux doit approvisionner la maison du comte au château, en bois prélevé dans la forêt ; pour l’exercice de son office, il dispose d’une cognée dont le manche est en bois du comte, et d’une bête de somme qui est ferrée en utilisant aussi du bois de la forêt. Un autre, écuellier de son état, doit fournir la maison du comte d’écuelles, vases et tailloirs, façonnés de merrain pris dans la forêt ; il a le libre usage pour fabriquer tous objets de son art, qu’il peut vendre où il veut, et il peut prendre du bois mort pour son chauffage.

Deux autres sergents sont spécialement affectés au service de chasse du comte. L’un est tenu d’héberger les meutes de chiens dans sa maison, à Chizé ; il doit pourvoir les chiens en eau et en écuelles et offrir un lit au « garçon » qui garde les meutes. L’autre, qui est appelé « homme des veneurs », a la charge d’héberger les veneurs et les lévriers dans sa maison de Chizé. Quand il reçoit les veneurs, il peut couper des arbres au pied pour chauffer ses hôtes et disposer des branches pour son propre chauffage. Nous ignorons si le comte, qui possède plusieurs châteaux, séjourne fréquemment dans celui-ci. Il y a trois ponts à Chizé, qui sont entretenus avec le merrain de la forêt. Ce sont les personnes qui perçoivent le péage du sel qui sont chargées de cet entretien ; elles ne peuvent prendre de bois pour leur office qu’en présence d’un sergent. Le comte possède deux moulins et une écluse près de son château, qui sont réparés avec le bois de sa forêt. Cinq autres moulins, épars dans la châtellenie, ont leur nécessaire pour la construction et l’entretien, à charge par les propriétaires de livrer au comte chacun une mine de froment à Noël. Certaines personnes sont admises à prendre du bois en payant une redevance annuelle. Ce « forestage » intéresse particulièrement les habitants des villages voisins de la forêt. Le prévôt du comte assigne un jour et un lieu de rendez-vous à ceux qui désirent en profiter. Les postulants se présentent devant le prévôt assisté des « forestiers itinérants », qui ont la garde de la forêt. On dresse un rôle des usagers, comportant les sommes dues et le terme du paiement. Le prévôt et chacun des gardes doivent avoir une copie de ce rôle afin d’exercer les contrôles nécessaires.

Un charmant usage permet à sept foyers de Villiers-en-Bois et quinze foyers des Fosses de quérir chacun une branche, la veille de Noël, pour servir de bûche de Noël. Le lendemain, ils portent un pain ou un tourteau à la maison du comte. D’autre part, il existe des « forestages » dont les bénéficiaires sont soumis à différents devoirs annuels, fixés selon leur importance. Les hommes d’un village de la paroisse de Secondigné donnent un setier d’avoine à la saint Michel. Plusieurs personnes de la paroisse des Fosses doivent un prévendier de froment au temps des moissons, plus un pain et un denier à Noël. Le seigneur de la Revétizon livre au comte une mine de froment à la saint Michel, pour les branches qu’il prélève afin de chauffer son four. Le prieur de Fors, lui, ne doit rien pour son droit d’usage, qui lui a été accordé par un seigneur de Chizé en rétribution d’une charge : la fourniture de pain et de viande à chaque pauvre qui se présente chez lui le jour du mardi gras. La dépense est évaluée à deux deniers par personne ; si la viande manque, le prieur doit bailler un denier à chaque pauvre pour en acheter.

Le comte perçoit un droit appelé « oiselage », de ceux qui ont des « fenêtres », sortes de pièges à oiseaux dont la disposition nous échappe. Chaque homme qui tient une fenêtre paie annuellement deux deniers, à l’exception de ceux qui ont des « fenêtres fieffées », c’est-à-dire faisant partie d’un fief. On ne dénombre pas moins de soixante-dix fenêtres autour de la forêt, qui ne représentent toutefois qu’un revenu très modique pour le comte.

Il existe un tarif des amendes pour forfaits de bois ou de chasse. Il en coûte soixante sous aux braconniers convaincus d’avoir pris un cerf, une biche, un sanglier ou une laie. Pour un chevreuil ou une chèvre, ils ne doivent que quinze sous. De plus, il faut donner un animal domestique pour chaque bête capturée : un veau pour un cerf, une génisse pour une biche, un porc pour un sanglier, une truie pour une laie, un bouc pour un chevreuil et une chèvre pour une femelle de chevreuil. Il est vrai que l’animal pris est laissé au braconnier, « par miséricorde », de sorte que celui-ci s’en tire pratiquement pour l’amende, qui est cependant très lourde.

Dans les forêts du comte de Poitiers au milieu du XIIIe siècle Les forêts du comte de Poitiers sont placées sous l’autorité de ses agents ordinaires, les sénéchaux et les prévôts. Elles sont surveillées par des gardes appelés sergents ou forestiers, sous la direction de l’un d’eux qui est parfois dit maître forestier. Ces gardes sont rémunérés à la journée ; il en coûte ainsi quatre sous par jour au comte en Baconnais et en forêt de Montreuil-Bonnin (pour un maître et quatre sergents), cinq sous en forêt de Benon, sept sous trois deniers en Moulière. Les maîtres sont habillés aux frais du comte ; leur « robe d’été » revient à cinquante sous et leur « robe d’hiver » à soixante-deux sous six deniers. Celui de la Moulière est logé ; nous ignorons s’il en est de même des autres. On voit les gardes intercepter des charretées de bois suspectes, saisir des animaux qui paissent en lieux défendus, percevoir des amendes pour délits forestiers.

Des vendeurs gagés vendent le bois sur pied. En Baconnais, un nommé Adam de Senlis officie de février 1243 à mars 1245, assisté d’un clerc qui tient un rôle des ventes. Il reçoit trois sous neuf deniers par jour et son clerc quinze deniers. Barthélémy de la Chaume, qui succède à Adam, réalise une vente de 1120 livres. Les ventes se succèdent ainsi dans les différentes forêts, une « nouvelle vente » étant souvent effectuée avant que la « vieille vente » ne soit liquidée. En effet, selon leur importance, les ventes sont soldées en un, deux, trois ou quatre ans, par fractions, à termes fixés par contrat. Le bois doit être enlevé au dernier terme du paiement ; tout bois demeuré en forêt après ce terme est au comte. Les coupes, délimitées et mesurées, sont attribuées aux enchères. Cependant l’adjudication définitive n’a lieu qu’à la date prévue pour le premier paiement ; entre les enchères et ce paiement, il est encore possible d’enchérir. Le quart de l’augmentation éventuelle du prix est réservé au premier acquéreur, à titre de dédommagement.

La vente du bois mort constitue une ressource non négligeable. Dans les comptes des agents, elle est désignée sous le nom de « forestage ». Ainsi, le forestage en Baconnais est en partie affermé, en partie perçu directement. En 1247, la partie affermée s’élève à 100 livres. Entre 1243 et 1245, Adam de Senlis vend du bois mort par lots aux habitants voisins de la forêt ; il traite ainsi environ six cents lots par an, à raison d’un boisseau de froment, six deniers et une poule par lot. En 1248, la redevance est perçue en froment ; elle s’élève à sept cents boisseaux qui sont ensuite vendus plus de cinquante-deux livres. Dans la forêt de Montreuil, des verriers achètent régulièrement du bois mort, entre 1243 et 1248, pour une valeur de dix à vingt-deux livres par an.

Aux ventes de bois s’ajoutent les redevances des usagers admis à envoyer leurs animaux en forêt. C’est le « panage », perçu pour la paisson des porcs, qui paraît le plus rémunérateur, mais son montant varie sensiblement suivant l’abondance ou la rareté des glands. L’année 1244 paraît être année de glands car, au terme de la Chandeleur 1245, les comptes mentionnent des recettes de deux cents livres en forêt de Benon, cent quarante livres en Baconnais, cent vingt-sept livres en Moulière et cent vingt livres en forêt de Montreuil. Par contre la glandée doit être mauvaise en 1246 : à la Chandeleur de 1247 on n’enregistre que cinquante livres pour Benon, quarante pour Baconnais, cent trois sous pour la Moulière. Les « exploits », c’est-à-dire les amendes pour délits forestiers, n’apportent qu’une médiocre contribution aux revenus du comte : de dix-sept à cinquante livres par an en forêt de Benon, entre 1243 et 1248, de quatorze à vingt livres en Baconnais et de neuf à quatorze livres en Moulière, pour la même période.

Tout ne va pas pour le mieux dans la gestion de la forêt de Baconnais, en ce milieu du XIIIe siècle. Les agents du comte sont accusés ou soupçonnés de recevoir de l’argent ou profiter d’avantages pour fermer les yeux sur des vols ou des abus, de faire abattre du bois et de chasser au détriment du comte. Ces allégations figurent dans des enquêtes effectuées sur l’ordre du comte mais nous ne connaissons pas la suite qui leur a été donnée, en particulier les éventuelles condamnations pour concussion ou abus de pouvoir. De même nous constatons que des puissants qui avoisinent la forêt se livrent à un exploitation parfois intensive, sans savoir cependant s’ils outrepassent leurs droits. Toujours est-il que les nombreux témoignages recueillis par les enquêteurs donnent un aperçu assez précis de certaines formes d’exploitation, « coutumières » c’est-à-dire réglementaires, ou non.

De sa propre autorité, semble-t-il, l’abbé de Sablonceaux a fait essarter trente arpents de bois qui ont été ensemencés ou plantés en vignes, au su du garde auquel il a donné un palefroi. Le seigneur de Balanzac a fait entamer une autre partie de la forêt par ses hommes. Les usagers au bois vif ont très largement exploité leur droit d’usage. Le seigneur de Montsamson, le prieur de Sainte-Gemme et l’abbé de Sablonceaux ont fait construire chacun deux moulins de mer ; le merrain prélevé dans la forêt est estimé à cinq cents livres pour les six moulins. Le bailli d’Aunis a ordonné la coupe de trois cents charretées de bois qu’il a fait transporter au port de Broue avec cinquante charrettes réquisitionnées aux environs. Le charroi a duré huit jours. Le bois a été chargé dans trois bateaux, à destination de la Rochelle. Le prévôt de Saintes a placé deux charpentiers, pendant trente jours, pour couper du merrain qui a été conduit à Saintes. Le prieur de Sainte-Gemme ne s’en est pas réjoui, car les ouvriers « mangeaient et buvaient quotidiennement dans sa maison » et le prévôt a réquisitionné ses attelages pendant trois jours pour le transport. Nous supposerons que ces prélèvements étaient destinés à des travaux dans les bâtiments du comte, à la Rochelle et à Saintes. C’est en tout cas certainement sur ordre du comte que dix mangonneaux ont été fabriqués dans la forêt, parce que la dépense en figure au compte de l’Ascension 1248.

On chasse aussi en Baconnais, plus ou moins légitimement. Un soldat appelé Thébaud Chabot et le vicomte de Thouars ont pris des cerfs, avec la permission du sénéchal, semble-t-il. Le bailli d’Aunis a envoyé le châtelain de Saintes chasser un cerf. De plus, ce dernier est accusé d’avoir chassé de nuit, pour son propre compte, et de s’être emparé d’une laie ; en l’occurrence il affirme avoir agi par mandat du sénéchal, qui nie. Quatorze louveteaux sont capturés pendant l’hiver 1245-1246. On ne s’attendrait pas à voir les animaux du prieur de Sainte-Gemme divaguer dans la forêt en lieux défendus. Pourtant les bœufs du moine y sont pris en défaut. Une autre fois, ce sont ses chèvres qui sont surprises dans des taillis coupés depuis peu. Ses pâtres commettent l’imprudence de poursuivre le sergent en le menaçant « de leurs armes » et il lui en coûte un marc d’argent.

En forêt de Benon, certains usagers prennent du merrain pour construire des moulins à vent : l’abbé de la Grâce-Dieu en édifie deux ; deux soldats en font chacun un. Le prieur de Mauzé prélève la valeur de quarante livres de bois pour confectionner un tin de pressoir. Le comte ne dispose probablement pas de louvetier en forêt de Montreuil, puisqu’il utilise les services de celui de la comtesse d’Eu, pendant l’hiver 1245-1246. Il a cependant ses veneurs en Moulière, qui contraignent à tort les habitants des environs à les accompagner à la chasse. Les enquêteurs du comte ordonnent aux veneurs d’abandonner cette pratique qu’ils ont récemment introduite. Ils précisent que les mêmes habitants ne pourront être requis pour le transport du bois de la Moulière que si le comte est présent à Poitiers, ou une autre personne envoyée par lui pour les affaires du comté ; le sénéchal a commis un abus de pouvoir en contraignant lui-même les habitants à cette corvée.

APERÇU SUR LE XVIIIe SIÈCLE

La forêt de l’abbaye de Charroux et l’ordonnance sur les Eaux et Forêts

Soucieux de maintenir la couverture forestière dans des limites raisonnables, les pouvoirs publics se préoccupent de la dégradation des surfaces boisées lorsque celle-ci atteint un niveau inquiétant. Cependant les ordonnances royales prises en conséquence sont mal appliquées ou demeurent lettre morte avant la célèbre ordonnance d’août 1669 sur les Eaux et Forêts. Encore cette dernière ne permet-elle qu’un redressement progressif, lent, freiné par des résistances et des habitudes séculaires. L’histoire de la forêt de l’abbaye de Charroux au XVIIIe siècle en est une illustration. Cette forêt, qui s’étend sur les paroisses de Mauprevoir et de Luchapt, se composait à l’origine de trois bois, mais l’un d’eux a disparu avant le début du XVIIe siècle. Les deux subsistants, dits bois de l’Aumônerie et Beau Bos, seront conservés dans leur intégralité jusqu’à la Révolution.

En 1737, l’abbé commendataire applique quelques prescriptions de l’ordonnance : le quart de la forêt, ou à peu près, est constitué en réserve de haute futaie ; dans le reste, qui est en taillis, il a conservé des baliveaux. Cependant il n’existe apparemment aucun règlement pour « les coupes ordinaires » du taillis, il n’y a pas de garde et les fossés de protection obligatoires font défaut. L’abbé a alors besoin d’argent pour effectuer des réparations importantes à l’abbaye et à l’église, dont le devis s’élève à près de vingt-sept mille livres. Conformément à l’ordonnance, il sollicite donc l’autorisation de vendre la réserve. L’état de cette réserve, constaté par procès-verbal, révèle quelques négligences : des arbres atteignant l’âge de cent cinquante ans dépérissent, morts en cime. Il est grand temps de procéder à une coupe.

Aussi l’abbé obtient-il sans difficulté, en juin 1737, un arrêt du Conseil d’État pour vendre par adjudication au plus offrant et dernier enchérisseur, mais le produit de la vente devra être remis au receveur général des Domaines et Bois de la Généralité de Poitiers, pour être employé en priorité à clore la forêt, le surplus seulement pouvant être affecté aux réparations envisagées. Le Conseil profite donc d’un besoin en argent de l’abbé pour l’obliger à appliquer d’abord une des prescriptions de l’ordonnance. Or la coupe est estimée à six mille livres environ, soit moins du quart de la somme prévue pour les réparations aux bâtiments. C’est le grand maître des Eaux et Forêts de France à Poitiers, qui doit décider de l’affectation des fonds. Le 20 août 1737, celui-ci arrête un devis descriptif des « réparations à faire à l’abbaye » qui concerne essentiellement la forêt, en application des prescriptions de l’ordonnance.

Le premier article est relatif aux fossés : « Premièrement sera fait, aux endroits qui seront indiqués aux entrepreneurs, des fossés qui auront 5 pieds d’ouverture et 4 pieds de profondeur, revêtus de haies vives, pour clore et renfermer la totalité des bois dépendants de l’abbaye royale de Charroux, lesquels fossés et haies vives seront entretenus pendant 5 ans ». Les autres dispositions prévoient l’exploitation de la réserve et du taillis. La première ne représentant pas exactement le quart prévu de la surface boisée, il faudra lui adjoindre 7 arpents pris dans le taillis pour porter sa surface à 81 arpents 79 chaînées. Elle devra être séparée de ce taillis par des « bornes et limites ».

On rappelle à l’abbé qu’il ne peut y pratiquer aucune coupe sans avoir obtenu les arrêts réglementaires ; on le dispense cependant de l’obtention de lettres patentes. Dans la coupe à faire, l’adjudicataire devra laisser en place dix arbres par arpent, choisis parmi les mieux venus, des chênes de préférence, qui seront marqués du marteau du roi par les officiers de la maîtrise, avant l’adjudication. Le taillis, évalué à 243 arpents, devra être divisé en coupes ordinaires à l’âge de vingt-cinq ans, qui seront numérotées sur le plan général de la forêt. A chaque coupe seront réservés vingt-cinq baliveaux par arpent, de l’âge du taillis, de chêne autant que possible. Il faut conserver les baliveaux de quarante ans et plus qui existent alors. Cependant, pour indemniser l’abbé du « reculement » des coupes, le roi lui permet d’exploiter les baliveaux de plus de quarante ans qui lui seront marqués tous les deux ans par les officiers de la maîtrise, pendant la première révolution de vingt-cinq ans seulement. Quant aux gardes, qui font défaut, l’abbé devra en nommer, « pour veiller à la conservation de la forêt » ; sinon, c’est le grand maître qui en désignera, qui seront payés sur les revenus de l’abbaye.

Des dispositions aussi précises paraissent de nature à régler une fois pour toutes les problèmes d’exploitation de la forêt. Elles s’avèrent pourtant bientôt caduques, faute d’adaptation aux conditions du marché du bois. Huit ans après l’édification du règlement, l’abbé se débat dans un procès intenté par les Eaux et Forêts et, en mars 1745, la maîtrise de Poitiers le condamne à cinq cents livres d’amende et à pareille somme pour faire des réparations dans l’abbaye, parce que, l’année précédente, il a vendu en une seule fois quinze coupes sur les vingt-cinq du taillis, baliveaux compris, plus les sept arpents de taillis qui ont été réunis à la réserve. Il fait appel devant le Conseil d’État qui, en juillet 1745, rend un arrêt lui donnant satisfaction : il est déchargé du paiement des amendes. Les conseillers ont accepté ses justifications : comme il n’avait fait aucune coupe dans le taillis depuis qu’il avait été pourvu de l’abbaye, en 1727, il s’est cru autorisé à abattre en une seule fois ce qu’il aurait pu abattre en quinze ans, mais, surtout, il a fait valoir des arguments solides en faveur du rythme traditionnel de la coupe, qu’il n’a fait que suivre. Les 243 arpents de taillis ayant été divisés en vingt-cinq coupes, chaque coupe annuelle représentait moins de 10 arpents et il était difficile de trouver des acquéreurs pour de si petits lots. Le seul débouché possible était la forge de Luchapt qui exigeait des arbres de trente ans, vu la mauvaise qualité du terrain de la forêt, et ne s’intéressait guère à des lots de 10 arpents. Le Conseil a donc ordonné un nouveau règlement des coupes ; désormais les arbres seraient vendus à l’âge de trente ans et le taillis serait divisé en trois parties égales, avec des coupes tous les dix ans. Ainsi l’abbé pourrait proposer plus de 80 arpents à chaque vente.

Les difficultés ne sont pas terminées pour autant. En 1754, dix ans après sa coupe, l’abbé procède à une première coupe décennale. Mal lui en prend. Les officiers de la maîtrise de Poitiers lui infligent une amende de trois mille livres et pareille somme à verser aux religieux de l’abbaye. Pourquoi ? Ils ont jugé que les coupes décennales devaient être comptées à partir de l’arrêt de 1737, la première devant être effectuée en 1757. D’où un nouvel appel de l’abbé qui obtient en 1755 un nouvel arrêt du Conseil le déchargeant des amendes, mais lui enjoignant de ne procéder à une nouvelle vente qu’en 1767.

Désormais toute erreur d’interprétation au sujet de la date est exclue. Nous ignorons si une vente a eu lieu en 1767, mais en 1777 et 1787 l’abbé a effectivement vendu des coupes correspondant au tiers de la surface des taillis, soit environ 80 arpents, respectivement à soixante-huit livres et trente livres l’arpent, dans les deux cas au directeur de la forge de Ruffec. Ainsi ce n’est pas avant la fin du XVIIIe siècle que les Eaux et Forêts réussissent à faire appliquer à l’abbaye de Charroux les prescriptions de l’ordonnance de 1669.

Les forêts du duc de Mortemart et la forge de Verrières

A la même époque l’exploitation des quelque 3 800 arpents de bois que les ducs de Mortemart possèdent dans le sud-est de l’actuel département de la Vienne est un modèle du genre. Toute cette surface boisée est exclusivement réservée à l’alimentation de leur importante forge de Verrières, qui est édifiée près du bourg de Lhommaizé, sur la Dive qui produit la force motrice grâce à un important barrage. La majeure partie du bois se trouve à proximité, dans les paroisses de Lhommaizé, Verrières et Saint-Laurent-de-Jourdes, le reste étant situé près de Lussac et d’Availles-Limousine, respectivement à une quinzaine et une quarantaine de kilomètres. La forge, qui produit de cent à cent-dix tonnes de fer par an, engouffre environ dix mille stères de bois dans le même temps, soit cinq mille tonnes. Pour obtenir cette énorme quantité, il faudrait 4 000 arpents boisés. Les forêts ducales n’y suffisent pas et le complément est acheté à divers particuliers. Les difficultés inhérentes aux achats de bois sur pied, contestations sur l’âge des bois abattus, retard éventuel dans la vidange des coupes…, sont ainsi réduites au minimum. Le duc n’exploite pas directement sa forge qu’il afferme à un maître de forge auquel il loue les bois « à l’exploitation », c’est-à-dire au prix du bois coupé chaque année à un tarif convenu.

Les bois sont plantés essentiellement en chênes, sauf ceux d’Availles-Limousine où domine le hêtre. Les coupes sont réglées à l’âge de vingt ans, de sorte que le terroir doit être meilleur que celui de la forêt de Charroux. Chaque coupe annuelle, qui porte sur 190 arpents environ, produit à peu près 9 500 stères de bois transformé sur place en charbon. Cette transformation facilite le transport, le charbon étant presque dix fois plus léger que le bois.

L’approvisionnement de la forge en charbon est l’affaire d’un « commis aux bois », sorte de contremaître qui prend en charge l’abatage des arbres, la fabrication et le transport du charbon. L’abatage est effectué à la cognée, de la mi-septembre à la mi-avril, par vingt ou vingt-cinq bûcherons payés à la tâche, qui construisent dans la coupe des « loges » où ils s’installent pour la saison, parfois avec leurs épouses. Ils peuvent user modérément du bois de la forêt pour leur chauffage. Ils abattent les baliveaux de vingt ans, qui ont entre dix et quinze centimètres de diamètre, à l’exception des bois blancs. Ensuite ils débitent les arbres en rondins de deux pieds et demi de longueur, à la scie, sur une « chèvre », et ils disposent ces rondins en « cordes », tas aux dimensions fixes correspondant à un volume de 2,75 m3. Chacun fait au plus deux cordes par jour, à onze ou douze sous la corde. Le bois demeure en cordes pendant au moins deux mois, pour lui permettre de sécher avant sa mise en meules.

Alors interviennent les charbonniers. La forge utilise constamment les services de deux maîtres, accompagnés chacun d’un « dresseur » qui dispose les rondins en meules, d’un « feuilleur » qui recouvre celle-ci de plaques de terre gazonnée, et d’un ou deux « semainiers » qui tiennent lieu de manœuvres. Les meules se composent de quarante à cinquante cordes. On en édifie une tous les quinze jours, tout en surveillant la précédente. Suivant que les rondins sont retirés entiers ou brisés, on obtient des « grands charbons » ou des « menus charbons », qu’on entasse en les protégeant de la pluie. La maître charbonnier reçoit environ dix sous par corde de bois traité, dont il remet un peu plus de la moitié à ses employés.

Le transport du charbon jusqu’à la forge est assuré par des « voituriers » qui disposent chacun de trente à quarante mulets chargés d’un sac d’une cinquantaine de kilos. On imagine ces théories d’animaux avançant par les sentiers et les chemins, surveillés de près par des valets à gage qui ont intérêt à livrer intacts les « grands charbons » dans la halle de la forge. …/…