Mercredi 1er juin 2011

Au pays de l’autre Dufy Enregistrer au format PDF

La célébrité du peintre Raoul a éclipsé le talent du cadet Jean. Visite en Touraine où ce dernier a laissé son empreinte alors qu’à Paris, le musée Marmottan réunit les œuvres des deux frères

article du journal Libération Par FRÉDÉRIQUE ROUSSEL Envoyée spéciale à Preuilly-sur-Claise et à Boussay (Indre-et-Loire) auprès de Gérard CHABOISSON

Raoul et Jean Dufy complicité et rupture musée Marmottan-Monet 2, rue Louis-Boilly, 75016. Jusqu’au 26 juin. Rens. : www.marmottan.com

Interview de gérard CHABOISSON

D’un geste, il fait surgir la silhouette de Jean Dufy. Le peintre sort du café de l’Image. « C’était un bon vivant, raconte Gérard Chaboisson, 58 ans. Il aimait boire des verres avec quelques amis. » Sur cette même place des Halles du bourg de Preuilly-sur-Claise, dans l’Indre-et-Loire, la foire de la Saint-Georges a aujourd’hui étalé ses stands.

La main balaie les tréteaux chargés d’assiettes et de bibelots. Elle suit le parcours du peintre un jour des années 1940. Le fantôme s’engage pesamment dans la grand-rue. Trois enfants lui donnent du « bonjour M. Dufy ! ». « Vous êtes gentils », leur dit-il avant de les gratifier de menue monnaie. Les trois garnements détalent en riant, prennent la tangente pour se poster plus loin et répéter le manège.

Jean Dufy descend la rue jusqu’à la petite échoppe de la buraliste. Il prend régulièrement son tabac chez Mme Thévenet. « Dufy lui a donné des toiles à l’époque pour la payer », précise Gérard Chaboisson. Ces legs ressortiront en salle des ventes dans les années 1980. Le peintre quitte la boutique, enfouit ses cigarettes dans la poche de son pardessus et reprend son chemin.

Devant l’abbatiale au long clocher de tuiles vernies, il salue son ami peintre Pascal de La Mothe qui prend le frais devant sa maison et continue vers la Claise. Guy, le père de Pascal est poète et protecteur des artistes. Il a publié en 1940, un Imagier de Preuilly-sur-Claise avec cinq monographies de peintres du village. Il a également été l’instigateur pendant l’Occupation d’un Salon des artistes à Loches auquel Dufy a participé.

La « Fée Electricité »

Ce matin-là, la rivière étincelle des premiers reflets ensoleillés d’avril. En arrêt sur le pont, au pied du village de Preuilly-sur-Claise, Dufy sort son crayon et son carnet de croquis de sa poche. Le moulin de Mériot en face apparaît sous son meilleur jour. Derrière lui, la Maison Perrier avec ses verrières bleu profond semble attendre l’œil du peintre. A l’atelier, les dessins deviendront tableaux.

Jean Dufy, cadet un peu oublié du célèbre Raoul dont une exposition au musée Marmottan-Monet rappelle la complicité, a passé les vingt dernières années de sa vie dans ce joli coin perdu de Touraine. Un hasard de l’existence : en 1922, il a épousé Ismérie Coutut, fille de marchands de cacahuètes et de berlingots de Preuilly-sur-Claise.

Jean Dufy, lui, était Havrais, né le 12 mars 1888, septième d’une famille de onze enfants. Son frère Raoul, onze ans de plus que lui, suit l’Ecole des beaux-arts avant de s’engager dans la voie du fauvisme, très influencé par Luxe, Calme et Volupté d’Henri Matisse. Le jeune Jean travaille d’abord dans une maison d’importation de produits d’outre-mer au Havre, puis devient secrétaire sur le transatlantique la Savoie. Mais la même illumination que son frère le saisit devant la Fenêtre ouverte à Collioure de Matisse et il passe au pinceau vers 1906.

Installé à Montmartre à partir de 1912, il fréquente Braque, Derain, Picasso et Apollinaire. Mobilisé pendant la Première Guerre mondiale, Jean continue à produire pour la porcelaine Théodore Haviland de Limoges avant d’inaugurer sa première exposition, en 1921, à la galerie Bernheim-Jeune. En 1936, la Compagnie parisienne de distribution de l’électricité confie à Raoul Dufy la commande d’une peinture de 600 m2 à la gloire de l’électricité (1) à laquelle il associe son frère Jean. Celui-ci met son activité artistique pendant une année entre parenthèses. Célébré, Raoul ne fera aucune allusion publique à la contribution de son cadet. Dès lors, les deux frères s’éloignent à jamais.

Les fratries d’artistes sont nombreuses. Family Affairs de Leon Krempel, cité par la revue Arts Magazine d’avril, a recensé environ 1 300 exemples dans l’art occidental. Font partie de cette liste : les Bruegel, les Duchamp, les Pollock, les Giacometti et les Caillebotte sur lesquels vient également de s’ouvrir une exposition à Paris au musée Jacquemart-André. Le cadet Dufy en débutant a bénéficié des recommandations de son aîné. Celui-ci écrit de Marseille à « Mon vieux Jean » en novembre 1907 : « Je te félicite de la vente à Dusseuil, je pensais qu’il apprécierait ta dernière nature morte, comme il a pu goûter tes autres aquarelles. Je ne doute pas qu’il t’ait bourré de bons conseils, mais méfie-toi des bons conseils d’amateurs, c’est ennuyeux et dangereux. » Un seul des frères atteint souvent la postérité.

Même s’il plaît beaucoup aux collectionneurs américains, Jean Dufy a pâti de la renommée de Raoul. En France, Jacques Bailly, qui a ouvert sa galerie avec des œuvres d’André Masson, puis de Raoul Dufy en 1975, a largement contribué à faire connaître Jean. De 1 à 10 il y a quelques années, sa cote est passée de 1 à 3. « C’est le dernier grand du XXe siècle sur lequel on peut avoir du choix et des prix abordables », souligne Jacques Bailly qui vient de publier le second tome du Catalogue raisonné de Jean Dufy, bible pour les collectionneurs et amateurs (2).

Quatre-vingts chats

Gilberte Guillot, dite « Gilou », n’a que 16 ans quand elle entre au service des Dufy. En 1948, le couple a quitté la maison en location du haut de Preuilly-sur-Claise pour acheter à Boussay (Indre-et-Loire), dans le hameau de La Boissière, quelque cinq kilomètres plus loin. Jean a fait percer des fenêtres sur l’avant et a abattu la grange dans le jardin pour faire entrer la lumière dans son nouvel atelier. De là, il peut contempler les lignes doucement arrondies des champs et le petit village en contrebas. L’après-midi, Ismérie va acheter de l’émietté de crabes dans le café épicerie du centre bourg pour nourrir jusqu’à près de quatre-vingts chats.

La Boissière accueille tous les félins errants et une pièce leur a été spécialement dévolue. Ça se sait dans le voisinage et des chatons sont souvent jetés par-dessus le mur de la propriété. Lui se retire pour peindre. « Elle s’occupait des comptes, lui seulement du pinceau, se remémore Gilou, qui vaquait à la cuisine et au ménage. Et il fallait montrer patte blanche pour entrer dans l’atelier. » Sans doute eurent droit de cité le père Chalouas, curé de Boussay, ou le médecin, qui reçu de son talentueux patient au moins une toile. Les habitants ont longtemps pu l’admirer dans son cabinet avant qu’il ne prenne sa retraite.

Le soir, Dufy sortait se promener. Le garagiste l’emmenait parfois à Preuilly-sur-Claise dans une des deux voitures. Le couple partait souvent en voyage, à Honfleur, à Paris, en Europe et aux Etats-Unis où Jean avait la cote. Généreux, le peintre envoyait des cartes postales aux gens du pays, au fermier de Preuilly-sur-Claise, qui lui vendait des œufs et qui ne connaissait pourtant rien à l’art. « L’argent leur tenait pas aux mains, se rappelle leur bonne. Ils aidaient beaucoup l’école et l’église. »

Dans le petit cimetière sur la route de Chambon (Indre-et-Loire), une inspection pourtant minutieuse des tombes alignées en surplomb d’un champ de colza au jaune éclatant peut faire passer à côté de celle des Dufy. Une dame venue se recueillir sur la sépulture de son mari, qui avait connu le peintre autrefois, sait où elle se trouve. Les deux noms gravés sur le marbre gris ne sont pratiquement plus lisibles. « Vous savez, quand il n’y a plus de famille pour s’en occuper. » Sur les onze Dufy, seule Henriette eut un enfant, une seule descendante directe des Dufy vit aujourd’hui. Gilou, qui déverrouille et ferme la porte du cimetière de Boussay chaque jour, dépose parfois une plante ou quelques fleurs coupées.

« Tu auras tout à notre mort »

La mort à deux mois d’intervalle d’Ismérie puis de Jean a pesé sur sa jeunesse. La vieille dame de 79 ans a finalement consenti à en parler aux côtés de la maire Marguerite Ligaud, dans la salle municipale. C’est elle qui a veillé aux obsèques quand le corps de Jean a été ramené de l’hôpital de Châtellerault (Vienne) après son décès, le 12 mai 1964. « Hier après-midi, le peintre Jean Dufy, frère de Raoul Dufy, a été inhumé dans le petit cimetière de Boussay, en présence de quelques rares intimes qui, selon la volonté formelle du défunt, avait été tenue secrète jusqu’au moment des obsèques », rapporte le quotidien régional la Nouvelle République daté du 16 mai 1964. « Il n’y avait aucun membre de la famille à son enterrement. Les scellés ont été apposés immédiatement. Ses sœurs ont ensuite débarqué comme des rapaces. » Gilou dément les rumeurs qui ont couru sur le pillage de l’atelier dans les jours qui ont suivi l’inhumation.

Gilou a demeuré ensuite près d’un an à La Boissière, disposant seulement d’une chambre et de la pièce aux chats, morts les uns après les autres. Des Dufy, elle n’en a pas, seulement une tasse et une soucoupe en porcelaine. Les Dufy avaient promis : « Tu auras tout à notre mort. » Mais rien n’avait été écrit. Les sœurs lui avaient promis un buffet dont « elle n’a jamais vu la couleur ». Gilou s’est repliée seule dans « le taudis » que lui avaient quand même donné les Dufy, partant à vélo tous les matins pendant vingt-deux ans chez ses nouveaux patrons à Preuilly-sur-Claise. A 63 ans, Gilou a pris sa retraite. Figure du village, tout le monde sait qu’elle a côtoyé le peintre les dernières années de sa vie.

Une vente en Floride

Dans la salle des fêtes accolée à la mairie cet après-midi-là d’avril se tenait la première exposition organisée par l’association le Jardin de l’artiste : des panneaux avec de vieilles photos recueillies chez les habitants de Boussay, scènes de fête et de communion. Un cadre avec des clichés de Jean Dufy et son inséparable chapeau rappelait l’hôte célèbre du village avec le général napoléonien Jacques-François de Menou. Gilou avait apporté deux tartes aux pommes maison pour le buffet de pâtisseries.

En 2002, Gérard Chaboisson achète un petit dessin du château du Lion et de la poterne de Preuilly-sur-Claise dans une vente à Tampa en Floride. Sans doute issu de l’atelier après la mort du peintre puisqu’il en porte le cachet, le dessin au format presque carré a fait partie d’un lot vendu à la Wally Findlay Gallery à New York. L’étiquette encore accrochée au dos précise qu’il s’agit du Mur en pierre, B84540, à 2 000 dollars (1 372 euros). La galerie l’a ensuite offert en 1984 à une loterie, la Met Centennial Raffle, à New York. Un brocanteur l’a récupéré plus tard auprès du gagnant avant de le mettre en vente en Floride. Le voilà revenu sur les lieux de sa conception, dans une pièce d’une maison de Preuilly-sur-Claise, où son créateur a achevé sa vie. Dans une lettre datée du 29 décembre 1963 à de « Chers amis », Jean Dufy écrivait ainsi deux mois et demi à peine avant sa mort, sortant d’une méchante grippe : « Question business ? Rien à désirer de mieux ni château ni Rolls… seulement notre vie champêtre et tranquille. »